26 avril 2007
Stephen King ou l'angoisse de l'Ecrivain
Il me semblait que la soirée était le moment propice pour vous parler un peu d'un écrivain cher à mon cœur. Cher au cœur de beaucoup d'entre vous aussi, j'en suis sûre. Et sans doute y en-a-t-il aussi parmi vous qui n'ont jamais lu Stephen King, tellement est grande la peur d'avoir peur... vous connaissez la peur d'avoir peur ? C'est la pire. Alors, à ceux qui ont toujours évité Stephen King parce que c'est de la littérature qui fout la trouille, je voudrais dire deux choses : Primo, c'est de la littérature. De la bonne. Stephen King ne sera jamais sur la liste du Booker Prize parce que ses livres ont des couvertures noires, mais on s'en tape. C'est un grand écrivain. Ses personnages sont épais, crédibles, ses histoires sont complexes et se plantent dans l'imaginaire à la manière des dents de vampire. Il y a eu, depuis, une multitude de petits Stephen King, très loin d'égaler le maître. Il faut dire que ce n'est pas évident de se mesurer à quelqu'un qui écrit pour ne pas devenir fou !
Deuxio, prenez cinquante lecteurs, chacun vous racontera un Stephen King différent. Certains préfèrent les récits horrifiques, d'autres les nouvelles, d'autres encore la science fiction... ce soir, je m'en vais vous livrer "mon" Stephen King. En 4 romans. Mes préférés. J'aurais pu aussi en inclure d'autres, comme "La ligne verte", "Ça", "Cujo" ou encore "Jessie", mais j'ai choisi quatre romans qui parlent d'un écrivain. Ou des grandes misères et des graves dangers qui guettent l'écrivain consciencieux... Alors, vous êtes prêts ? On y va.
SHINING
On commence par un des plus anciens, "Shining", le deuxième livre qu'il a écrit, à l'époque où il n'imaginait pas une seconde qu'il deviendrait ce qu'il est. Beaucoup d'entre vous connaissent l'histoire je suppose (merci Kubrick): Jack Torrance est un écrivain en bout de course, ancien alcoolique devenu sobre avec difficulté, pour l'amour de sa femme Wendy et de son fils Danny. Comme ils sont fauchés, que leur mariage est au bord du gouffre, et que Jack ne sait plus comment renouer avec une potentielle carrière littéraire brisée dans l'œuf, il accepte un poste de gardien d'un hôtel immense au fin fond du Colorado, pendant la saison d'hiver, où l'hôtel est vide et fermé, où la neige vous coupe du monde extérieur, et où personne ne peut vous entendre hurler, même si votre vie en dépend. Faut-il être inconscient. Ou désespéré...
Quand on lit le livre, souvent, on se focalise sur l'enfant. Car Danny a un don. Il a le "shining", un don de voyance un peu particulier. Un "ami" imaginaire, Tony, vient lui montrer des choses qu'il ne comprend pas toujours, mais qui font peur, et il s'évanouit. Or, l'hotel où ils vont habiter des mois durant est vide de clients mais regorge de fantômes... dont Danny va faire la connaissance malgré lui.
Mais ce soir, je voulais qu'on se concentre sur Jack Torrance, l'écrivain. C'est un homme plein de blessures et de failles. Il aimerait chérir son fils et sa femme, il les aime de tout son coeur, mais il a failli une fois déjà. Il est tombé dans l'alcool jusqu'au cou, il a cassé le bras de son fils, senti le divorce menacer. Il accepte un job minable, il se fait humilier par son employeur. Et il reste seul, avec sa femme qui se méfie un peu de lui, et son fils, qui est bizarre. Et puis, il commence à être fasciné par l'immensité de l'Overlook, cet hôtel perché dans les montagnes, à 1h30 de voiture du premier village. Et un jour, il descend dans le sous-sol, et là, il tombe sur tout un tas de paperasses. Et voilà qu'elles racontent l'histoire de l'Overlook, ces paperasses. Un monceau de coupures de presse remontant du fond des temps, des photos, des cartons d'invitation, qui dressent un tableau macabre, une épopée où les stars de cinéma s'entremêlent à la mafia, aux crimes crapuleux, aux assassinats. Et ça y est, il le tient, SON livre, le livre de sa vie !
Quel écrivain ne rêve pas d'un sujet en or ?.. Seulement Jack reste fragile, autodestructeur. Alors il appelle son employeur, pour lui faire part de son projet. Une belle idée : couvrir de boue la légende dorée de l'hôtel, en disant la vérité. L'employeur s'en étrangle, et passant par un intermédiaire, le remet à sa place: il sera renvoyé, piétiné, s'il écrit ce livre.
A partir de là, Jack est un écrivain muselé, et il commence à perdre les pédales. Il se glisse dans les pantoufles du précédent gardien de l'Overlook, Grady, qui a fini par massacrer sa famille... Et la première fois qu'on lit le livre, on se dit que Jack devient fou parce que Danny a réveillé les fantômes de l'hôtel avec son "shining". Mais à la relecture, je pense que c'est Jack qui les a tirés de leur assoupissement, en faisant son travail d'écrivain. Voilà, la dépendance d'un auteur envers son sujet, qui ressemble parfois à celle de l'alcool (Jack a tous les symptômes de l'alcoolisme sans boire dès l'instant où l'hotel s'empare de lui), qui rend aveugle et sourd à ceux qu'on aime, qui fait tout disparaître devant les exigences du roman...
MISERY
Pour continuer, accordons-nous une pause de relative détente avec "Misery". Datant de 1987, "Misery" raconte l'histoire tragicomique de Paul Sheldon, écrivain dans la force de l'âge qui, après avoir payé les études de ses enfants grâce aux aventures d'une héroïne à l'eau de rose, Misery Chastain, décide de la liquider afin de se mettre à écrire "de la vraie littérature." Il a tué son héroïne, avec plaisir et soulagement. Il a écrit un autre roman, un vrai, tandis que le dernier Misery est sous presse. Il est heureux. Il est allé écrire la fin de son livre au fin fond du Colorado (un coin dont les lecteurs de "Shining" ont appris à se méfier), dans un chalet, tout seul, selon un rituel superstitieux. Et voilà qu'en redescendant vers la civilisation, pris dans une tempête de neige, il a un accident fatal avec sa voiture. Enfin, pas immédiatement fatal... car il est sauvé in extremis, et par une infirmière, le veinard ! Elle va le "soigner", le couver, le chouchouter, car elle est "sa plus fervente admiratrice". Elle vit par et pour "Misery", son héroïne. Quand il découvre qu'elle est complètement tapée, c'est trop tard. Il est impotent, elle le séquestre tandis que ses proches le croient mort, et pour rester en vie, il doit racheter sa faute impardonnable, et ressusciter Misery. Ecrire pour survivre. Un écrivain prisonnier de son personnage, ça ne vous rappelle rien? ... Eh oui, Conan Doyle, qui avait tué Sherlock Holmes, lui avait tricoté une mort pleine d'élégance, et fut obligé de le ressusciter devant le tollé de ses lecteurs... On ne se défait pas si facilement d'un personnage récurrent. Voyez Patricia Cornwell, ligotée à Kay Scarpetta, à ses névroses, à ses plats italiens et ses amours insatisfaisantes... Pour revenir à "Misery", c'est un livre aussi drôle que macabre. Le héros a un humour corrosif, et il en faut, quand on est obligé de réécrire les aventures d'une héroïne qu'on a prise en grippe avec une machine à écrire où il manque la lettre "n" ! Et pour ceux qui auraient vu le film (excellemment joué par James Caan et Kathy Bates), le livre est encore plus drôle, et encore plus noir.
LA PART DES TENEBRES
En plat de résistance, je vous propose "La part des ténèbres". Je l'aime beaucoup, parce que comme "Misery", il illustre à merveille les travers de la vie professionnelle de Stephen King. Le héros, Thad Beaumont, est un auteur qui n'a réussi à percer qu'en écrivant des romans noirs sous le pseudonyme de Georges Stark. Il vit dans le Maine, à Castle Rock, un lieu qui doit être habité exclusivement par des personnages de Stephen King, si on en croit le nombre de ses romans qui s'y déroulent ! Parfois, Thad essaie d'écrire des livres "sérieux" sous son nom, mais chaque fois, c'est un flop. Et voilà qu'un jour, il en a assez, lui aussi, il liquide Georges Stark. Comme Georges Stark est censé exister vraiment, il lui fait même de vraies funérailles, et fait part de sa mort dans la presse. Et quelques jours plus tard, alors qu'il vit peinard avec sa femme et ses deux petits jumeaux (qui ont dix-huit mois, mais sont deux personnages qui existent pleinement, preuve supplémentaire du talent de cet auteur qui incarne les enfants avec beaucoup de vérité et de respect, un peu comme Spielberg), un inconnu dont le signalement répond à celui de Stark commence à semer des cadavres le long d'une route sanglante qui mène à Thad Beaumont. Lequel réalise qu'il a donné vie à son double ténébreux en lui organisant un enterrement ! Ils vont donc se mesurer l'un à l'autre, en un duel sans merci. Car Georges Stark, qui a rendu Thad Beaumont si riche et si populaire, est très en colère, et à juste titre, contre ce créateur qui l'a renvoyé ad patres...
D'un autre côté, on peut comprendre cette soif de reconnaissance personnelle qui pousse le héros à se débarrasser de son pseudonyme. Car un pseudonyme, c'est toujours un masque. Ce n'est pas anodin de publier sous un autre nom : on le fait parfois pour séparer sa vie privée de sa vie d'auteur, et laisser le champ libre à l'artiste en soi qui n'est pas forcément "présentable" ou courtois, alors que son alter ego tient son rôle dans la société avec civilité. Il peut se former alors un couple à la "Jekyll et Hyde", non sans tensions ! Dans tous les cas, il s'agit malgré tout de donner naissance à un autre soi, qui n'appartient plus tout à fait à sa famille, ni à son entourage. Un être neuf. Ici, le pseudonyme sert à assumer à sa place ce que l'auteur estime être de la "mauvaise littérature", c'est à dire de la littérature "noire", l'inverse de la "blanche", celle qui trône aux cocktails littéraires et boit du champagne avec des gants immaculés. Et Thad Beaumont, même s'il s'est constitué un public fidèle grâce aux récits macabres de Georges Stark, rêve de reconnaissance littéraire. Au fond de lui, il aimerait ne pas être cantonné dans la littérature gothique. Il aimerait qu'on voie en lui un écrivain qui écrit sur nos angoisses, par un "auteur de thrillers". Ce sentiment est à mon avis très profondément autobiographique, mais heureusement, il y a de par le monde des gens qui ont su reconnaître depuis longtemps l'écrivain Stephen King sous l'étiquette collée une fois pour toutes par les maisons d'édition. Ce roman illustre aussi la difficulté d'un auteur à sortir de son registre. Non seulement parce qu'il y aurait pour lui le risque de semer son lectorat en route (et c'est le cas pour Thad Beaumont), mais surtout parce qu'un écrivain retourne toujours sur les lieux de ses obsessions primitives. Et si Stephen King écrit si bien sur l'angoisse, c'est parce que c'est son terreau, le carré d'herbes sauvages et vénéneuses qu'il lui faut toujours défricher pour exister en harmonie avec lui-même.
SAC D’OS
Pour le dessert, je vous ai gardé un plat de choix, une vraie pièce montée, un chef d'œuvre que même les plus trouillards d'entre vous vont aimer et que j’ai découvert très récemment (et qui m’a donné envie d'écrire ce post que personne ne va lire précisément). Il s'agit de "Sac d'Os", écrit en 1998. Retournons dans le Maine, entre Derry et Castle Rock, au bord du lac Dark Score. Le héros, Mike Noonan, est un écrivain à succès, qui écrit un livre par an (non, 2 ! Comme Amélie Nothomb : il en publie un, et planque le deuxième dans un coffre-fort), conformément aux souhaits de son éditeur. Il a une jolie femme, Johanna, dont il est très amoureux. Il n'est peut-être pas l'écrivain qu'il aurait rêvé d'être, il n'est pas dupe de l'utilisation cynique que son éditeur fait de lui, mais ça lui va.
Mais un jour, sa femme se fait écraser bêtement, en traversant la rue. Et le laisse avec un cœur brisé et une gigantesque panne d'écriture. Qu'il dissimule un temps grâce aux "noisettes" qu'il a accumulées dans son coffre-fort. Puis, il arrête publiquement sa carrière, et se retire dans la maison de vacances que sa femme aimait encore plus que lui, Sara Laughs, au bord du lac. Léger problème : la maison est vide, mais il n'est pas seul. La nuit, il entend pleurer un enfant, et le matin au réveil, les lettres magnétiques qui devraient rester sages et immobiles sur son frigo ont composé des messages à son intention, comme "Hello" ou "Aide-la". Autre problème : il ignore si ses "hôtes" sont malveillants ou juste dérangeants. Et pour couronner le tout, il manque d'écraser un petite fille, laquelle a une mère charmante, et toutes les deux sont menacées par un "ogre" très réel. Et c'est comme ça que le veuf inconsolable, l'écrivain anihilé, se laisse envahir, émouvoir, terrifier, pour finalement se retrouver obligé de prendre parti, d'entrer dans la bataille. Et une nuit, après un rêve particulièrement terrifiant et énigmatique, il monte dans son bureau…
Et voilà. Avouez que c'est une belle description de l'angoisse de la page blanche... Pour finir, et faire une boucle avec "Shining", je dirai ceci : Jack Torrance, rendu fou par sa fragilité intrinsèque et l'interdiction d'écrire son livre, et par conséquent incapable de se délivrer de l'Overlook, se perdra lui-même. Mike Noonan, des années plus tard, écrit son livre et y puise la force de combattre les ténèbres, qu'elles lui soient extérieures ou intimes : la perte vive de sa femme bien-aimée, cette plaie qui saigne encore. Dans "Shining", les fantômes sont méchants, mal intentionnés. Dans "Sac d'Os", il sont en souffrance, en suspension, et peuvent basculer du mal au bien et du bien au mal en un instant. Mais dans les deux cas, ce qui est sûr, c'est que pour faire du bon travail et surmonter sa peur panique de la page blanche, l'écrivain n'a pas le choix : il doit accepter de se laisser envahir, posséder par les fantômes. Et c'est à ses risques et périls. Car s'il ne parvient pas à s'exorciser lui-même en les enfermant entre les pages de son livre tel le génie de la lampe, ils pourraient bien demeurer dans sa tête, et le rendre fou.
Bonne nuit à tous !
Au fait : pour ceux qui voudraient en savoir plus sur la vie de Stephen King, rendez-vous sur le site du magazine Lire qui lui avait consacré un dossier l'an dernier !
Commentaires
adolescente, j'aimais les livres qui font peur, les thriller bien ficelés, les romans angoissants. mais je n'ai jamais accroché au style de King. peut-être n'ai-je pas lu les meilleurs... moi je crois que le style de l'écrivain, c'est l'élément le plus important d'un bouquin, si on n'aime pas le style, l'histoire peut être parfaite, je ne réussirai pas à me forcer à la lecture. et le style, c'est une question de goûts...
en plus maintenant, je ne suis plus, mais alors plus du tout attirée par ces genres-là (thriller, angoisse...). pourtant, le dernier que tu décris me tente bien.
il y en a un dont j'ai bien aimé l'adaptation avec Johnny Depp : une histoire d'écrivain schyzophrène hanté par le souvenir de la découverte de sa femme dans les bras d'un autre, dans un motel...
J'ai découvert l'univers de Stephen King il y a peu... Et depuis j'adore ces livres. Bon j'avoue que quelques fois j'ai un peu la frousse, mais je passe toujours de bons moments lectures ^^ Les livres qui tu viens de nous décrire ici, je ne les ai pas encore lu :) Je vais les noter de ce pas sur ma petite liste de livres à lire car tu m'as donné envie de continuer cette très belle saga ^^
Moi aussi, j'ai lu pas mal de Stephen King, et autres auteurs de même genre, étant ado.
Maintenant ça ne m'attire plus mais je reconnais que SK avait quelque chose en plus, qui faisait de lui mon préféré.
Je n'ai du lire qu'une dizaine de bouquins de lui finalement, mais je peux au moins donner mes 3 préférés sans hésiter: Ca, La ligne Verte, Simetierre.
Peut être qu'il faudrait que j'en relise un un de ces quatre...
J'ai lu "Shining" et j'avais adoré! Je crois que je vais tenter de lire ce que tu conseilles, ca donne envei !
Sophie > "Sac d'os" est vraiment l'un de ses meilleurs donc je ne saurais que te le recommander vivement ! Pour le style je suis totalement d'accord avec toi, si je n'accroche pas à ça, j'ai beaucoup de mal à entrer dans un bouquin et encore plus dans l'univers d'un auteur...
Laconteuse > Oui, c'est un monde un peu obscur j'en conviens mais c'est appréciable de temps en temps ^^
Alex > Ce n'est pas non plus mon auteur préféré mais j'avais envie de dire que c'était facile de cracher toujours sur Stephen King en disant que c'est de la littérature de gare alors que je trouve ça vraiment bien écrit et souvent profond, révélateur de nombreuses angoisses qui me parlent, va savoir pourquoi !
Karen > Ahhh ben c'était le but ^^
Roooh
J'adore Stephen King, c'est clair pour moi que c'est un écrivain fantastique... Dès les premières lignes d'un de ses bouquins, je me régale en pensant : "Ca, c'est bien du King !"
Mon frère m'a offert Sac d'Os pour mon anniversaire, je suis en train de le dévorer !!!
Ahhh ça fait plaisir de voir que je ne suis pas la seule à apprécier son talent d'écrivain ^^
j'ai vu le film misery, et j'avoue que le jeu de kathy bates était impressionnant! comme quoi, avec une intrigue simple et peu de personnages, on arrive tout aussi bien a faire un film qui tient la route qu'avec un gros budget!
en tout cas, tu m'as donné envie, je vais aller m'acheter un des bouquins dont tu as parlé, "la part des ténèbres" a l'air sympa.
Ca se lit tellement bien (en anglais c'est vraiment pas mal aussi, et ça fait bosser :D)... le dernier que j'ai lu, là, "Sac d'os" est vraiment trèèèèès bon aussi!
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