03 mars 2008
Vive les vieux italiens littéraux
Il y a quelques semaines, j'ai vu par hasard le film "La mégère apprivoisée", de 1967, de Franco Zeffirelli, réalisateur qui semble avoir toujours eu 147 ans mais être néanmmoins éternel, film avec Richard Burton et Elizabeth Taylor, adapté de la pièce de Shakespeare.
Et il y a quelques jours, on m'a invitée à la Comédie Française (je crois que je n'y avais pas mis les pieds depuis 3 ans, ça me manquait) pour voir "La mégère apprivoisée" mise en scène par un prodige théâtral de 36 ans, un lituanien dénommé Oskaras Korsunovas, ultra-avant gardiste.
J'ai donc vu coup sur coup une version ringarde, poussiéreuse et amidonnée et une version vivante et décapante de la farce de Shakespeare.
Oui.
C'est ça.
Mais enfin, il y a un souci.
En fait, voilà.
Comment dire...
Pas évident de se rendre à l'évidence. Le souci est que la version ringarde, poussiéreuse et amidonnée de la pièce n'est pas celle de Franco Zeffirelli ! Je sais, ça peut faire sourire. Car oui, Zeffirelli est celui qui a mis en scène une "Mégère apprivoisée" vivante et décapante.
Donc, je reviens sur cette représentation salle Richelieu. J'ai été très, très, très déçue. A la limite, je n'en reviens pas. Visuellement c'est assez joli. Dans une penderie géante de salle de spectacles, pour une raison que l'on ne saura jamais, chaque acteur est en tenue noire et porte devant lui un cadre sur lequel est collé son costume d'époque allors que l'autre face est un miroir. Il semble que cela soit une machine à jouer dans lequel chaque acteur est en quête de son identité et reflète soi-même et l'autre, bla bla... Le jeu des acteurs est très physique.
Mais les problèmes arrivent vite. Tout d'abord le désintérêt total porté au texte. La traduction choisie est peut-être bien, mais j'ai eu l'impression que les acteurs braillaient tous leur texte de la même façon, comme s'ils cherchaient à s'en débarrasser plus qu'à le prononcer. Habillés de la même façon, braillant de la même façon, tous avec le même jeu physique qui n'est pas abouti, car artiste de cirque ou comédien de rue c'est une discipline qui ne s'improvise pas, pour moi rien ne fonctionne. Et on ne comprend pas grand chose à ce qui se passe. Les acteurs sont inexpressifs en dehors de quelques simagrées et interchangeables. Il n'y a aucune caractérisation des personnages.
Les deux acteurs principaux sont bien ternes, et je ne suis pas parvenue à m'intéresser à la formation de leur couple. Ce n'est ni farce, ni sérieux, ni drôle, ni léger. Les panneaux qu'ils se trimballent finissent pas être exaspérants. La mégère est bien sage et son dompteur bien poli. C'est le degré zéro de la performance d'acteurs. Un mot sur la musique de scène, dans le pire du pire de ce qui peut se faire. Deux pauvres comédiens qui tapent sur un tambourin, et un autre qui crin-crinise au violoncelle apparemment sans la moindre notion de cet instrument. L'idée est de faire juste un peu de bruitage percussif de temps en temps. Je croyais naïvement qu'il n'y avait que dans les mains de quelques bonnes soeurs dans les églises ou d'enfants de moins de 6 ans dans les écoles maternelles qu'on voyait encore des tambourins et des gens qui font " schpouf, schpouf" d'air air peu convaincu, mais non, à la Comédie française aussi. C'est tellement nul que quand il y a besoin d'une vraie transition musicale c'est une bande son qui passe, et pas géniale, c'est le moins qu'on puisse dire.
Je mets au défi quiconque d'avoir compris quoi que ce soit de la pièce de Shakespeare après avoir subi ce pensum. C'est nul et non avenu, mal joué, terne, sans imagination et ultra-prétentieux.
Quelques mots sur la version Zeffirelli et son apparente littéralité sans idées. Faux. Tout d'abord c'est servi par un duo d'acteurs superlatifs, qui se sont ingéniés à mettre en pièce les préjugés que j'avais sur eux, car j'avais commencé à regarder cette Mégère avec un sourire narquois. D'abord l'attention portée aux mots. Au moindre mot, à la moindre ponctuation, à chaque sylllabe, à chaque silence. Le texte est incarné avec un grand respect sous des airs de jeu hollywoodien. Le couple en fait des tonnes, chacune de leur apparition est un match de boxe où tous les coups sont permis. Mais que c'est rythmé, chaque regard signifie quelque chose, porte une nuance ou commente le texte.
C'est d'autant plus étonnant qu'il s'agissait certainement à l'époque où le film a été tourné de cabotinage pur, le coupe Taylor/Burton défrayant régulièrement la une des tabloids du monde entier. Comme ce cabotinage à bien vieilli ! C'est qu'il était porté par deux immenses acteurs, et la comparaison avec les deux braves jeunes gens de la Comédie française et leur braillements propres sur eux est sans appel. En réalité, il n'y a même pas de comparaison possible. La mise en scène de Zefirelli, apparemment anodine, littérale, est constituée d'une multitude de trouvailles. Et rend l'action de la pièce passionante, en montrant les enjeux de chaque personnage, le contexte social, économique sans faire de cours pour autant. Et le message de la pièce, soi-disant décapé par la mise en scène de Korsunovas, est beaucoup plus ambivalent, subtil et moins mysogyne chez Zeffirelli. Et d'ailleurs, en cela, Zeffirelli cadre mieux avec le texte de Shakespeare qui laisse la porte ouverte à une fin moins claire que le dernier monologue de Catherina ne le laisserait supposer pris tel quel.
Zeffirelli: 1 - Comédie Française: 0
